Peut-être ne s’en rendait-elle pas compte, mais il ne l’écoutait pas. En sa présence il devenait peintre. Les yeux du jeune homme papillonnaient de la courbure des lèvres au contour des pommettes de la jeune fille, tandis que le soleil couchant se reflétait dans son regard.
Ce n’était pas du désir, comme elle semblait le croire, c’était une contemplation.
Faisant ressortir la rondeur de ses joues et son petit front, le foulard qui encerclait ses cheveux lui donnait une allure d'un autre temps ; ou celle d'un pâtre grec, légèrement androgyne. Si touchant ! Il se demandait presque comment elle osait s'affubler d'un tel foulard qui la métamorphosait tellement. Cela le faisait sourire.... Pourtant il était bien obligé de s’avouer qu’il était sous le charme de la jeune fille, aujourd’hui plus qu’hier.
Mélange d’assurance et de timidité, d’aristocratie et de simplicité, la moindre de ses imperfections le ravissait, semblant concourir à cette grâce dont il était subjugué. Lèvres trop minces, poitrine enfantine, il jouait à corriger mentalement ces éventuels défauts, souriant d’aise à l’idée que la nature avait, heureusement, si bien fait son travail ! « Tu es belle, tu es fragile. Et je crois bien que je t’ai trouvée. Tu es là devant moi, toi mon unique, toi, la seule femme pour moi sur cette terre. ». Ces paroles chantaient dans son cœur tandis que ses lèvres continuaient seules le chemin d’une conversation dont il avait consciemment perdu le fil. Au moins, montrait-elle du plaisir à être ainsi admirée, désirée - et écoutée, croyait-elle...
Ils déambulaient maintenant le long de la promenade des Anglais, le casino brillant de tous ses feux, et, tout simplement, en bons camarades, peut-être un peu pour faire comme tout le monde, ils se tenaient par la main. La question ne se posait même pas, la magie de Nice au printemps ferait qu’ils allaient de tout évidence s’asseoir quelque part, et sans doute dîner ensemble sur cette petite place qu’ils venaient de découvrir en s’enfonçant dans le « Vieux Nice ». Il ne la regardait plus à présent, s’imprégnant de sa présence et de cette main fine et pudique qui batifolait dans la sienne au rythme de ses paroles, se voulant juste amicale.
Un lourd fardeau pesait sur ses épaules : « Je ne dois pas la laisser échapper. Et je ne veux pas non plus coucher avec elle. En tous cas, pas comme ça. Pas ce soir. ».
Quand il se retrouva assis en face d’elle, rayonnante à la lumière du soir tombant, sa beauté le surprit à nouveau. Sa peau semblait plus brune et ses joues lançaient des reflets intenses. Elle avait enfin retiré son foulard et ses cheveux caressaient ses épaules blanches et anguleuses. Elle était presque maigre à cet endroit.
Tout en elle brillait : épaules, cheveux, joues et regard. Il l’observait plaisanter, la regardant avec tendresse jouer ce rôle de composition dont il n'était pas dûpe. Les yeux de la jeune fille lançaient parfois des reflets sombres, d’une violence mêlée de douceur qu’il avait l'intime conviction de comprendre parfaitement. Il sentait qu’à partir de ce jour il était là pour elle, mais elle n’en savait rien encore. Que lui dirait-il tout à l’heure ? Cela l’angoissait profondément. Trouver un autre prétexte, une autre promenade ? Il ne savait rien d'elle, sinon qu'elle était venue se reposer à Nice pour une semaine.
Il ne désirait rien. Juste être là, présent à ses cotés ; être celui qui la regarde ; celui qui l’accompagne.. Il se sentirait honoré de tenir ce rôle pour la vie. Elle était suffisamment belle et unique pour qu’il lui consacre cette vie. Toute sa vie.
Sa petite bouche se tordait tandis qu’elle parlait et il n’avait pas envie de la faire taire. Même pas pour l’embrasser. Elle était plus belle qu’aucun merveilleux paysage, plus expressive que la plus émouvante des œuvres d’art ! Il lui offrait sa vie, là, sur le champ. Sa vie pour elle.
Mais le voudrait-elle ? Etait-elle seulement libre ?
C’est alors qu’il surprit la finesse extrême de ses poignets, sa montre d’enfant, et soudain son sang se glaça dans ses veines. Une alliance !
Aussitôt il remarqua qu’elle la portait à la main droite.
Il dut pâlir car elle lui demanda aussitôt s’il allait bien.
L’estomac noué il termina son frugal repas, sans pouvoir articuler une parole.
Toute lumière avait également quitté le regard de la jeune femme qui semblait soucieuse à présent, embarrassée et triste.
Alors qu’ils se levaient pour partir, elle se jeta soudain à son cou et lui glissa à l’oreille après un baiser furtif sur la joue :
- J'entre dans les ordres dans une semaine, n’espérez rien de moi, excusez moi, tout est de ma faute, nous ne nous reverrons plus ! ».
Il préféra se rasseoir tandis qu’elle s’échappait en courant.