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poudreurs d'escampette - incipit...

La voix féminine tombe du haut parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée :
" Bastien est attendu par ses parents à l'accueil, je répète, Bastien est attendu…".
Bastien court, court, comme une bête apeurée. Tout se bouscule dans sa tête. Il ne sait plus ce qu'il fuit.
Ses parents ?
A moins que ce ne soit cette voix dans le micro, qui continue de le déshabiller sans pitié : "Bastien est vêtu d'un jean bleu et d'un anorak rouge. Je répète...".
Cette voix qui s'est collée à son dos.
La voix d'une dame très belle, il en est sûr.
Belle à en mourir.
Ainsi, le grand jour est arrivé. Il est en train de se sauver. De faire une fugue, une vraie. Il n'a rien prémédité, juste perdu de vue ses parents en s'attardant trop longtemps au rayon des jouets. Mais à présent qu'il est parti pour de bon, il ne reviendra pas en arrière.
A cause de cette voix, peut-être...
A chaque foulée, il se dit qu'il ne verra plus jamais son père. Le bleu trop bleu de ses yeux. Ses yeux trop doux, trop ronds. Ce visage tout rond, ce ventre bien rebondi dans lequel un grand cœur - sûrement bleu et rond lui aussi - n'arrête pas de battre. "De battre pour toi" lui répète sans arrêt son père, de sa voix trop lente et trop raisonnable, de sa voix égale, dégoulinante de bonté comme une eau du robinet tiède qui ne s'éteindrait jamais...
Bastien ne veut plus être le fils du maire. S'entendre rabâcher qu'il a de la chance d'être un enfant choyé et aimé. Qu'il a des parents formidables. Il ne veut plus entendre ces mots, murmurés dans son dos : "gosse de riche"... "pri-vi-lé-gié".
Il pense à sa mère. Aux grandes lunettes de sa mère. Effrayantes. Qu'est-ce qu'elle s'imagine ? Qu'il ne voit pas ses rides étranges sous prétexte qu'elle les cache derrière ces immenses hublots jaunes ? Il se dit aussi qu'il n'entendra plus jamais sa voix. La voix de sa mère, froide et éraillée. Sa voix de morte.
Il ne veut plus être le fils d'une prof de français. Une maman des "Grandes Ecoles" qui ne lui parle que de leçons, que de devoirs. Il ne comprend rien à ses règles de grammaire, il n'y comprendra jamais rien, il ne veut rien y comprendre. Il voudrait mourir.
Il ne veut plus sentir que la brûlure délicieuse de la voix du haut-parleur...
Il doit trouver un moyen de traverser l'autoroute. Il a décidé de s'enfoncer dans les bois qu'il aperçoit, là-bas, pour rejoindre enfin ces images qui hantent chaque soir son petit lit. Les images de "son" film : un paysage de forêt, un petit torrent emprisonné dans la neige.... Ce torrent gelé qui coule dans sa tête depuis si longtemps. C'est là qu'est sa place. Dans le froid. Seul et nu au milieu des arbres.
Ces arbres noirs qui ne s'approchent pas assez vite à son goût. Au contraire, plus il avance plus ils s'éloignent de sa vue....
Bastien ouvre soudain les yeux. Que fait-il dans son lit, bien au chaud ? Il était en train de rêver à son merveilleux rêve glacé, que s'est-il donc passé ? Il n'est pas mort ?
Des voix lui parviennent de l'autre coté du mur de sa chambre, étrangement close. Il tend toutes ses forces pour écouter. Il entend sa mère. Elle hoquette, on dirait qu'elle pleure. Par moments il distingue la voix de son père, hachée, presque comique, sursautant comme un gros ballon qui rebondirait en couinant sur les marches d'un escalier.
Une troisième voix danse entre les deux, chantante, charmante. Une voix cristalline qui lui rappelle quelque chose, quelqu'un...
Tout lui revient en mémoire… sa fuite, la voix du micro, cette voix de femme, jeune et fraîche... Il se souvient des ronces, d'une chute… d'avoir été porté… des flashs, des visages penchés sur lui…
Hypnotisé, il se lève, sort sans bruit de sa chambre. Il avance dans le noir, les voix se rapprochent. Il pousse doucement la porte du salon. Elle est là ! Il la voit de dos. C'est elle ! La dame du magasin ! Même voix, encore plus chaude et plus douce sans le haut-parleur. Son cœur explose, il a du mal à respirer : elle est si près ! Ce dos, ces épaules, il a la sensation étrange de connaître cette silhouette... Bientôt, bientôt, il va voir comme elle est belle !
- Cette fugue montre qu'il est temps pour vous de lui dire la vérité, dit la jolie voix.
- Oh non, Docteur ! Docteur, pas si tôt ! Je n'aurai jamais la force ! gémit sa mère.
- Je sais, c'est difficile. Mais tous les enfants adoptés se...
La voix s'est arrêtée net.
En le voyant à la porte, les yeux de ses parents se sont affreusement arrondis. Comme s'ils voyaient le diable..
La dame se retourne brusquement, ouvre la bouche... Un monstre familier se dessine sur son visage : Docteur Bonenfant ?
La doctoresse de la famille !
Bastien reste pétrifié à la porte. La scène s'est déroulée, plus irréelle que tous les films qu'il ait jamais vu défiler dans sa tête.
La vérité, la vérité…
Adopté, adopté…
Il entend encore la voix...
Puis plus rien.
La vérité…
Cette belle dame, dévalant en silence l'escalier de son cœur.