poudreurs d'escampette - mots imposés...
Ma chérie,
Tu vois, ici, on ne se coiffe jamais les cheveux. Cespiteux qu'ils sont à cause du sel dans lequel on se vautre à longueur de journée. Pas de shampoing non plus ; ni de savon. Nous nous lavons à l'eau de mer, et nous séchons dans le sable. Notre peau dégage un parfum d'huître et d'algues, c'est... fantastique ! J'ai l'impression de redevenir animal. Tu ne me reconnaîtrais pas. Ni ton père. Il a laissé pousser ses cheveux, et les attache en queue de cheval. Mon dieu qu'il est beau ! Jamais ne n'aurais pensé que c'était autant son genre ! Il te plairait...
Quant à moi, j'ai maigri ! – eh oui ! enfin - ! Ton père, lui, est presque famélique. Normal, il n'a jamais été bien gros. Et tellement bronzé... noir comme une taupe ! Tu sais, je crois que j'ai trouvé le régime qui me convient : ne rien faire ! Pratiquer ce qu'on appelle "la clinomanie". Tu connais ce mot bien sûr... Non ? Tu regarderas dans le dictionnaire. Si, si, ça existe !! (rires).
Ne rien faire, donc, en position allongée. Calculer la hauteur du ciel, et le soir, celle des étoiles… Tu sais comme dans ces pays le ciel paraît plus haut...
Ou nager. Nager et encore nager ! Ce qui revient encore à la position allongée…
J'ai été poisson dans une vie antérieure c'est sûr, je ne pense plus qu'à ça ! Moi qui n'aimais pas l'eau...
Ton père aussi d'ailleurs. Mais lui, ça ne lui suffit pas. Tu le connais, il faut toujours qu'il s'attaque à plus compliqué. Il a voulu construire une espèce de barque avec une voile de fortune qui, ma foi, faseye très bien ! Ça te plairait, toi qui ne jure que par la voile (et au moins ce mot tu le connais, hi hi !). Et nous allons loin, loin, avec notre radeau rafistolé !
D'ailleurs, je t'écris de cette embarcation quelque peu rudimentaire sur laquelle, je te l'avoue, je ne suis pas toujours très rassurée bien que ton père prétende qu'il n'y a pas le moindre danger. J'ai même des difficultés à me relire tellement j'écris mal à cause du mouvement des vagues. Aussitôt rentrés sur l'île je me ferai un plaisir de te dactylographier cette lettre que j'espère tu recevras, voyons, dans une dizaine de jours si tout va bien ?
Dix jours...
Je commence à perdre la notion du temps. Oh ma chérie, je ne vois plus passer les heures, les semaines ! Je voudrais que les jours s'écoulent le plus lentement possible, et ils filent au contraire à toute allure. Comme une seule et même journée qui s'étendrait, s'étendrait à l'infini... Et pourtant j'ai conscience de goutter chaque seconde, chaque instant, chaque inspiration, dans toute sa dimension, et en même temps j'ai la sensation que tout m'échappe. Comment expliquer cela ? Crois-tu que j'en ferais un livre ? Bah ! Je crois qu'il faut plutôt vivre cette vie jusqu'à la lie, au-delà des mots, au-delà du temps... Mais j'aimerais tant partager cela avec toi !
Je suis sûre que tu souris encore à mes élucubrations que tu qualifierais de sophistes, et que tu trouves ma pauvre explication confuse ! "Abscons" dirais-tu...
Et tu aurais raison.
(D'ailleurs tu pourras me dire si ce mot - "abscons"- se conjugue au féminin ? parfois je regrette d'avoir fait la fière à vouloir me passer de dictionnaire ! merci.).
Mais vois-tu, je suis partagée entre l'envie de penser, de comprendre, d'écrire... et celle de vivre ! Vivre enfin ! Vivre à fond cette confrontation avec la nature.
Tiens, j'entends mon estomac qui gargouille. Chaque fois que nous avons faim, rien de plus simple, nous mangeons ! Essentiellement des fruits. Noix de coco, mangues, selon nos envies, et ton père s'est mis à la pèche ! Oui, tu serais surprise, lui si sensible. Poissons, crabes... en bref, ma chérie, ici c'est l'abondance !
Oh mon dieu, je ne pourrais jamais retrouver la vie d'avant ; jamais, jamais... Respirer la poussière, la pollution des villes, voir ces visages, maladifs... enchifrenés ! Quelle horreur ! Comme je te plains...
Enchifrené… tu connais ? Ah je t'embête avec mes mots un peu compliqués !! Mais tu sais bien que ça m'amuse... Allez, tu me diras tout ça dans ta réponse, que je vais attendre avec délices.
Je suis presque triste dans mon bonheur... Te reverrai-je ?
Ta mère qui t'aime !