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poudreurs d'escampette : il était là, à la fête du Calmir, il raconte....
Les enfants s'installèrent à même le sol, le menton dans les mains, assis en tailleur aux pieds de Petit Jean qui n'en finissait pas de bourrer sa pipe avec la lenteur calculée de quelqu'un qui ne cherchait pas seulement l'air, mais l'inspiration...
Il aimait voir les bouches et les yeux des enfants s'arrondir, s'ouvrir tout grands dans l'attente de ses paroles !
— Aujourd'hui, commença-t-il à voix basse, je vais vous raconter l'histoire d'une fête mystérieuse qui se passe dans un pays très lointain, bien différent du nôtre. Une cérémonie que je ne manquerais pour rien au monde : " la fête du Calmir" !... Ah oui, les enfants, c'est un drôle de nom, n'est-ce pas ? Il s'agit d'une fête que les hommes de cette tribu dédient chaque année à la Nature pour célébrer, à leur façon, tout ce qui pousse sur la terre ! La fête des plantes en quelque sorte...
Voici donc comment se déroule la fête du Calmir, telle que je l'ai vue cette année et l'année dernière, et comme, je l'espère, elle aura lieu l'an prochain, et ainsi de suite tant que Dieu prêtera vie à cette peuplade merveilleuse ! Mais d'abord, je suis sûr que chacun d'entre vous est impatient de savoir ce que signifie ce nom étrange, n'est-ce pas ? Calmir...
Calmir, parce que cette fête se déroule l'hiver, quand la nature est calme, toute calme, et que tout semble endormi sur la surface de la terre. Quand la plupart des plantes sont enfouies, bien au chaud dans le ventre de la terre, protégées du froid par l'épaisse couche d'humus des feuilles, et parfois, par le manteau douillet de la neige. C'est le moment où les petites graines reprennent des forces, où elles puisent leur énergie dans le sol et engrangent des réserves. Certains hommes le savent bien, c'est pour cela qu'ils ont instauré cette fête : pour qu'on se souvienne de ce qui se passe dans les profondeurs de la terre, quand les plantes se préparent pour les saisons futures.
La fête du Calmir - mes enfants - commence par une ronde folle ! Une danse échevelée d'herbes et de fleurs, jouée par les plus jeunes de la tribu entièrement vêtus de plumes et de feuillages de toutes les couleurs. Ils sont très drôles et très doués pour cela ! Chaque enfant doit mimer la naissance d'une petite graine, et, à l'image de ces petites pousses sauvages de printemps qui grandissent n'importe où, au bord des routes, dans les champs, au pas des portes des maisons, ils se mettent à marcher et à courir dans tous les sens sur d'invisibles racines imaginaires ! Quand ils se rencontrent, ils se cognent les uns contre les autres en riant comme des fous, s'emmêlent les tiges, se mélangent et se multiplient en des bouquets variés et changeants, c'est une féerie de formes et de couleurs ! Ensuite, ils se mettent à tourner, à virer comme des toupies lancées à toute allure, de plus en plus vite ; un vrai feu d'artifice !
Puis les rejoignent les adolescents, déguisés en arbustes foisonnant de baies, de fruits et de fleurs, et enfin les adultes, affublés de branches représentant les grands arbres des forêts. Et de cette mêlée de plantes se dégage un parfum, mes enfants, un parfum comme vous n'en avez jamais senti ! Ce sont les vieilles femmes de la tribu qui, pendant ce temps, jettent dans le feu toutes sortes d'herbes et d'essences aromatiques. Imaginez l'odeur féerique de milliers d'espèces différentes que vous respireriez d'un seul coup ! Un parfum goûteux, sucré, entêtant, enivrant ! Croyez-moi, plus rien ne compte quand on inspire une telle odeur. Moi-même - les enfants - je ne résiste jamais à l'envie de me jeter dans la danse à ce moment ! C'est un vertige qui vous prend, une transe, une folie ! Tout le monde s'abandonne à cette frénésie, le rythme des musiciens s'accélère, s'amplifie, les instruments et les voix imitent le chant strident des oiseaux, montant dans l'aigu jusqu'au paroxysme !
Mais soudain, tout s'arrête, les danseurs, la musique…
Qu'arrive-t-il ? Toutes les fleurs et les petites herbes jouées par les enfants, tous les arbustes joués par les adolescents et tous les grands arbres joués par les adultes s'écroulent doucement, penchant la tête comme ces fleurs coupées, privées d'eau, qu'on voit se faner dans les vases. Sans force, anéanties, comme ivres, toutes les plantes s'affaissent peu à peu, s'allongeant sur le sol, jusqu'à ce qu'on les croie mortes... Alors, tandis que le feu s'éteint peu à peu, le peuple entier entame une longue et magnifique mélopée, une musique sublime et calme : le chant de mort et de renaissance ! La plus belle musique qu'il m'ait été donné d'entendre sur la terre !
Et c'est là qu'intervient - mes amis - au plus sombre de la nuit, le personnage le plus important de la cérémonie. Il porte sur la tête une couronne de plumes flamboyantes aux couleurs du soleil : jaune, orangée, rouge ! Il se faufile derrière chaque danseur évanoui, mimant avec sa tête et ses bras l'astre royal se levant peu à peu à l'horizon. Alors, mes chers enfants, se produit le miracle ! Le miracle de Calmir ! Lentement, au contact du soleil, les plantes s'étirent l'une après l'autre, comme si elles se réveillaient d'un profond sommeil. En baillant, elles défroissent délicatement leurs pétales, comme nous, lorsque nous nous coiffons le matin… De la plus humble des fleurs à l'arbre le plus majestueux, toutes les plantes de la terre — je dis bien toutes ! — retrouvent leur vitalité et se redressent, prêtes à reprendre la danse ! Les veilles femmes jettent alors des torches de feuilles fraîches sur le feu qui s'embrase à nouveau, symbolisant la victoire de la lumière sur les ténèbres : le solstice d'hiver, les enfants ! Noël !
Petit Jean observa l'effet produit sur son auditoire à l'écoute de la dernière envolée de son récit, et se redressa de toute sa hauteur en bombant le torse, tout comme les enfants venaient de le faire. Comme pour prolonger le silence, il fit mine une dernière fois de tirer sur sa grande pipe rigolote, qu'il n'avait toujours pas allumée, bien sûr, car il était interdit de fumer en présence des enfants. Surtout pas dans ce lieu aseptisé.
A ce moment, l'infirmière, qui avait discrètement écouté l'histoire au fond de la salle, déclara d'une voix claire :
— Allons, les enfants, c'est fini pour aujourd'hui ! On remercie le Monsieur et on lui dit gentiment au revoir, allez, chacun un bisou ! Il doit aller raconter son voyage aux autres enfants mais il reviendra bientôt, c'est promis ! N'est-ce pas Monsieur Petit Jean ?
— Bien sûr les enfants ! Je ne vous oublierai jamais, soyez-en certains ! Tant que Dieu me prêtera vie !