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La Dame du Lac et le Prince des grenouilles
« Ma mère me menaçait toujours d’une chose terrible quand, petite, je n’étais pas sage : aller me jeter dans l’eau d’une grande mare, assez effrayante, près de chez nous, où celle qu’elle appelait pompeusement : « La Dame du Lac » ne manquerait pas de m’entrainer avec elle dans les profondeurs pour me transformer en crapaud ! Seul espoir de délivrance : l’intervention du « Prince des Grenouilles », si je parvenais à lui plaire par ma gentillesse et ma soumission la plus absolues !
Je savais, bien sûr, même à l’époque, que tout cela était pure invention de ma mère, pourtant j’en garde, aujourd’hui encore un souvenir ému ; une sorte de crainte « sacrée », à la fois horrifiée et émerveillée, et, je l’avoue, un regret presque nostalgique de cette mystérieuse punition…
Car, rencontrer le Prince des Grenouilles, même pour la petite fille que j’étais, terrorisée par le chant lugubre de ces nocturnes petites bêtes, aurait été une aventure exceptionnelle ! Et en y repensant, il me semble que tout cela était teinté d’un romantisme spécial ; comme un conte de fées vraiment original, tout droit sorti de la tête de ma pauvre maman…
Ah… ! Combien de fois l’ai-je imaginé ce Prince aux yeux d’or – « aux yeux de Lune », comme disait ma mère - venant me délivrer du maléfice de la grande Dame du Lac ! Comme je les ai imaginées ces terribles épreuves qu’il me faudrait traverser pour lui prouver mon obéissance, ma repentance et… mon amour !
Car il s’agissait d’amour... Je le comprenais à l’attitude de ma mère ; au gris pétillant de ses yeux et au tremblement de sa voix quand elle prenait son air grave pour me sermonner avec son histoire de Dame et de crapauds… ».
…..
— Et après ? me demanda Sarah de sa petite voix chaude, encore légèrement altérée par la dispute qui avait éclatée entre nous quelques heures plus tôt.
— Quoi « et après ? », dis-je en caressant ses tempes tièdes.
— Ben, c’est tout ? Et le Prince ?
— Ma chérie, je n’en sais pas plus… Tu sais, je n’ai jamais rencontré « Le Prince des grenouilles »…
— Mais pourquoi ?
— Voyons, je te l’ai dit ! Parce que ma mère n’a, évidemment, jamais mis à exécution sa menace !
Mon petit rire résonna trop fort dans la chambre, et je me sentis, une fois de plus, soudain si seule...
Sarah fixa le vide, droit devant elle, ses beaux yeux gris agrandis par l’interrogation qui passait, comme un grand nuage, dans son regard.
— Ah… dit-elle, visiblement déçue.
Puis elle ajouta gravement :
— Moi, plus tard, quand j’aurai des enfants, je mettrai toujours à exécution les punitions.