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Nouvelle en Six chapitres.
Dernier chapitre
Violaine se dépêche. Elle n'a que quelques minutes. Le plus dur a été de se débarrasser de Papy, mais elle a réussi à trouver un prétexte. Sa grand-mère rentre dans quelques jours de l'hôpital, il ne lui reste pas beaucoup de temps. Elle se précipite directement vers le tiroir de la commode d'où sa Mamy a sorti la photo qu'elle lui a montrée.
"Ah, la voilà !... Maman et grand-mère... on dirait deux sœurs jumelles ! Comment n'ai-je pas plus tôt remarqué cette ressemblance ?".
Fouiller. Vite. Trouver autre chose…. Des papiers, des papiers partout, en vrac…. de vieux journaux. Tiens, une coupure de journal qui semble très ancienne, déchirée, froissée…. Violaine n'aime pas les gros titres écrits en gras. Ils annoncent toujours des histoires horribles…
Son sang s'est glacé dans ses veines ! Le visage de sa mère, là, devant elle… Qu'est-ce qu'il fait là ? Sous les lettres noires… inconcevables, qu'elle vient de déchiffrer : VIOLEE.
La petite a écrasé la feuille dans ses deux mains crispées. Elle étouffe !
— Violaine !
A la vue du grand-père, l'enfant défaille.
— Donne-moi ça ! Qu'as-tu fait ? Mon dieu ! Pourquoi ? Pourquoi as –tu cherché…
Violaine ne sent plus rien. Son corps s'est vidé. La vie s'échappe, comme d'un tuyau percé, lentement, de son cœur, de son âme… Le vieux s'est assis sur le lit, près d'elle, sans rien dire. Les yeux fermés, elle a l'impression de tomber, de tomber… De glisser sur une pente neigeuse. Une descente sans fin. Il lui a prit la main. Il reste là. La main de son Papy est chaude, immense autour de la sienne. Elle ne sait plus depuis combien de temps elle est en train de tomber ainsi…
Peut-être s'est-elle endormie, elle ne sait pas. Elle a sentit qu'on la transportait… un bruit de moteur… et elle s'est retrouvée à la maison, près de sa mère.
Des cris, des mots étouffés…
— ... mon Dieu... que s'est-il passé.... que lui as-tu....
— … dans la commode… pourquoi a-t-on gardé cette horreur… il ne fallait pas… très choquée…. pauvre petite…
.
— ... maman…?
— Ma chérie ! Ne dis rien… tu vas dormir… demain, mon ange, demain, nous parlerons. Mais ce soir…
— ... oh non, maman... pas toi… pas toi… j'en mourrai...
Sa mère ouvre la feuille froissée que lui a apportée le grand-père. Tout à coup, elle s'écrie :
— Moi ? Oh, non, ma chérie, ce n'est pas moi ! Pauvre cœur, tu as cru…. Mon pauvre bébé, ce n'est pas moi, c'est… hélas ! Mon dieu ! J'aurais tant voulu t'éviter ça…. Oui, on se ressemble tellement !... La pauvre petite ! Elle a cru que c'était sa maman qui… oh, c'est affreux !
La lame d'un couteau transperce à nouveau le cœur de Violaine. Douleur curieusement encore plus cuisante : "C'est donc Mamy ! C'est la pauvre "Sorcière" sur cette photo de journal… ?".
Ses pensées se brouillent à nouveau. Elle revoit le visage ravagé de sa grand-mère pendant toutes ces années… les yeux de la pauvre chienne aussi. Tout se mélange dans son esprit… en une seule et même souffrance.
— Il y a bien longtemps maintenant… Reprend sa mère. On n'aurait pas dû garder ce journal… Mais tu sais, ils ont été arrêtés, punis, emprisonnés ! C'est important, mon cœur ; justice a été rendue à ta grand-mère ! Oh, mon dieu, que veux-tu ? C'est la vie... des choses comme celles-là, malheureusement, ça arrive tous les jours… Pauvre, pauvre bébé… pardonne-nous…
On l'a couchée et bordée. Les deux visages aimés se penchent sur la petite. Violaine sent qu'elle est en train de comprendre quelque chose d'autre… quelque chose qu'elle ne veut pas… qu'elle préfère ne pas comprendre. Ne rien déduire. Pour le moment… dormir….
C'est ça ! Sa maman non plus n'a pas de père… c'est encore pire que de n'avoir pas de père ! C'est…
Elle rouvre les yeux. Ceux de sa mère sont rivés au siens. On dirait qu'ils la supplient. De quoi ? De ne pas comprendre. De ne pas penser… de ne pas souffrir. De ne pas rouvrir cette plaie. De rester petite… de…
Violaine réalise tout à coup que ces deux là sont ensemble pour la première fois : Papy et sa maman, à son chevet. Ses grands yeux étonnés courent de l'un à l'autre… et soudain, elle se sent si bien ! Jamais elle ne s'est sentie aussi en sécurité. Les traits de sa mère sont étrangement arrondis malgré l'anxiété, et l'amour de son Papy est si intense, si palpable ! Si parfait…
— ... maman, papa… je vous aime… a-t-elle murmuré dans un délire, avant de sombrer dans le sommeil.
Quand elle s'est réveillée, une bonne odeur de café flottait dans toute la maison. L'espace d'un instant, une sueur froide lui a glacé le dos : "Jacques !"… Mais le souvenir de la veille lui est aussitôt apparu. Non, c'est impossible ! Jacques ne reviendra plus. Jamais ! Sa mère le lui a promis.
Comment peut-elle se sentir si bien après la terrible découverte du journal ? Quelque chose de merveilleux s'est produit entre temps. Un rêve ? Elle ne sait plus… Elle se sent remplie, comblée, calme. Elle pense à "La Sorcière" : pauvre Mamy !… Mais le souvenir du visage serein de celle-ci sur son lit d'hôpital efface les horreurs de la veille. Tout semble déjà loin, très loin… Comme un songe oublié. Ne reste que cette sensation merveilleuse. Un conte de fée…
Elle descend lentement les escaliers. L'odeur est bien réelle, s'intensifie… c'est que maman n'est pas seule : elle ne boit jamais de café.
— Papy… ?
— Ma chérie !
"Ma chérie"?... C'est le mot de maman, ça …
— Maman…?
— Mon ange ! Assieds-toi vite ! Tu veux un peu de café ? Ça te changera un peu… avec du lait ?
— Qu'est-ce qui se passe ici ?
Sa maman est bien étrange tout à coup. Mal à l'aise, guindée... Violaine scrute le visage de Papy. Que fait-il ici de bon matin ? Et quel changement ! C'est incroyable… On dirait un jour de Noël, avec ses surprises, ses mystères…
Le grand-père s'approche.
— Mais Papy !... Ta barbe ?
— Je l'ai rasée ce matin, ma chérie… ça te plaît ?
Sa mère les a rejoints. Ils l'entourent tous les deux. Elle peut percevoir l'émotion qui soulève la poitrine de sa maman. L'enfant a soudain l'impression que les murs de la pièce sont en pain d'épices… Elle va se réveiller ! Décidément, c'est un rêve, c'est Noël ! Noël à Pâques…
— Maman, tu pleures ?
— Jacqueline… Prononce tendrement le vieux.
Violaine a l'impression d'assister à une pièce de théâtre. Que se passe-t-il ? Et comment se fait-il que Papy a l'air plus jeune d'au moins dix ans sans sa barbe ? Et pourquoi maman pleure-t-elle alors qu'elle avait l'air si heureuse l'instant d'avant ? Et pourquoi Papy pose-t-il sa main sur l'épaule de sa mère... et qu'elle le laisse faire ? Seraient-ils enfin réconciliés ?... Est-ce pour cela que ces drôles de larmes ont aussi le goût du pain d'épices de Noël ?
C'est à n'y rien comprendre. Papy a élevé maman quand elle était petite, et…et…
— Violaine ! S'exclame soudain sa mère. Tu voulais savoir… Et bien, voilà. Ton père… enfin, Pap…
— Non, Jacqueline !
— Pierre, il le faut ! Elle a le droit de savoir !... Ecoute, ma chérie. Ton père, vois-tu... tant pis si tu me détestes après... Papy… enfin, ton grand-oncle — tu as bien compris, n'est-ce pas, que Papy est ton grand-oncle, puisqu'il est le frère de ta Mamy ? — et bien, Papy… et bien voilà, c'est lui ! Pardonne-moi ma chérie mais ton père c'est… c'est Papy !... Voilà, c'est dit ! C'est comme ça, on n'y peut rien. C'est la vérité. Et si tu ne peux pas l'accepter…
— Jacqueline ! Voyons…
Sa mère s'est retournée. De profil, Violaine voit son menton trembler dans sa main.
L'homme s'est approché de l'enfant.
— Je t'avais bien dit que les histoires d'adultes sont compliquées…
La sonnette retentissante interrompt le Papy. Sa mère bondit de son siège.
— Roland ?... Et bien, entre ! Ne reste pas sur le pas de la porte…
— Heu… Bonjour tout l'monde ! Ah, tu es là, Pierrot… ?
Papy a rougi sous le regard inquisiteur du voisin. Jacqueline virevolte de l'un à l'autre, essayant de détendre l'atmosphère.
"Elle rit jaune." Pense la fillette.
— Qu'est-ce qui t'amène de si bonne heure ? Un peu de café ?... Rien de grave, j'espère ?
— Oh, non, Jacquy, ne t'inquiète pas ! Plutôt une bonne nouvelle… enfin… faut voir !
— Allez, nous fais pas languir…
— Ben, voilà. J'ai estimé que c'était mon devoir de te prévenir, Pierrot. C'est la "Noiraude"…
— La chienne ? S'inquiète Violaine.
— Ben dis-donc ! En voilà une qui se donne du bon temps à l'heure qu'il est !
— Qu'est-ce que tu racontes ? Elle est à la ferme, attachée !
— Ben, excuses-moi, mon Pierrot, mais elle est attachée…. à quelque chose d'autre, crois-moi !
— Elle s'est sauvée ? C'est ça ?
— Faut croire !! Je les ai trouvés au beau milieu du chemin, tous les deux, avec son "Brigand" de frère. Tu sais ? Celui qu'on m'a donné l'année dernière, de la même portée, enfin, tu vois lequel je parle… Ah là, là, fallait les voir ! Cul contre c…
… Oh, pardon ! A-t-il ajouté en direction de la petite.
— Mon Dieu ! s'écrie Papy.
— Quoi : "Mon Dieu !" ? Mais nom d'un chien, c'est la nature ! Quelle idée aussi d'attacher cette pauvre bête toute la sainte journée ! Il a bien fallu qu'elle vive un peu sa vie, elle aussi ? …Comme tout l'monde… pas vrai ? Dit-il en jetant un regard un peu mauvais en direction des les deux adultes.
La mère de Violaine est devenue toute rouge.
— Bon… ben, j'vais vous laisser ! Fallait que j'te prévienne, Pierrot, c'est fait. Je t'ai cherché à la ferme. Comme t'y étais pas, j'ai tenté ma chance ici… à tout hasard… Allez, bonjour la compagnie ! Tu sais où la trouver, la garce ! Et laisse-lui encore une bonne petite heure à la "Noiraude", hein ? Tu sais ce que c'est…
Sa mère a claqué si violemment la porte derrière le Roland que Violaine a sursauté.
— Quelle andouille ! Quel…
— Laisse, Jacqueline… Laisse-le…
— Qu'est-il arrivé à la "Noiraude" ? Interroge une petite voix inquiète et innocente.
Les visages aimés lui sourient gentiment à nouveau.
— Mais rien, ma chérie. Tu sais, les petits lapins… et les petits "gaous", tu te souviens ? Et bien la "Noiraude" aussi. Elle est en train de faire des petits…
— Des enfants ? Des petits ch---- des petits chiots ? S'écrie la petite, émerveillée.
— Bien !! Quelle bonne élève ! Comme tu as bien retenu mes leçons ! C'est ça, ma chérie : des chiots, tout plein de petits chiots !
— Tout plein ??... Combien ?
— Oh, tu sais, ça peut varier… cinq… six peut-être ?
— Chouette alors ! Comme ça, la chienne aussi va être heureuse ! Maintenant tout le monde sera heureux.
— Parce que… tu es… heureuse ? Demande timidement la voix cassée de sa mère.
Violaine se sent prise au piège. Elle est sur un petit nuage, mais elle ne sait pas trop pourquoi. Tout cela est bien embarrassant…
— Allez, tout le monde à la ferme ! Lance joyeusement Papy. Dans deux jours ma chère sœur rentre de l'hôpital, et la maison est dans un état épouvantable !
— Oui ! Crie la petite. Tout le monde à la ferme ! J'ai hâte de voir la "Noiraude" et ses petits !
— Mais tu sais, il va falloir attendre un peu…
— Attendre quoi ?
— Que les enfants grandissent dans son ventre ! Quelques semaines…
— Tant que ça ? Boude la fillette.
Au moment de partir, sa mère l'a retenue par les épaules. Elle s'est penchée à hauteur de son visage et a planté ses beaux yeux reposés dans les siens.
— Dis, mon ange, ça va ?
— Ben, oui…
— Tu… tu as bien compris ?
— Compris quoi ?
— Et bien, que Papy et moi… enfin… moi et ton grand-oncle…
— Oui. Comme la "Noiraude" et son frère ? Les bébés, ça marche aussi quand on est de la même famille ?… C'est ça qu'il faut comprendre ?
Sa mère n'a pas répondu mais l'a serrée à l'étouffer. La petite a bien vu le regard intrigué de sa maman en direction de Papy, mais lui, a hoché la tête avec un sourire tellement rassurant que Violaine a compris qu'elle n'avait pas à s'en faire. Même si les adultes étaient décidément bien compliqués, un jour elle serait grande elle aussi, et sa Mamy avait bien raison de lui avoir appris la patience.
Et quand sa mère l'a prise par la main tandis que Papy s'emparait de l'autre, Violaine a bien cru qu'elle allait s'envoler…