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Sa cuisine sent le propre, une propreté de campagne. Fruitée. Une odeur qui se mange. Et oui, toujours ces fameuses pommes ! Tachetées, petites, mais si parfumées et goûteuses !
On s’assoie sur le banc, le dos contre le mur, la chienne sur les genoux, on boit, et on rigole. Café, sirop ou "canon" : ici, le vin est bon. Moins le café. Mais il a le mérite d’être toujours chaud, posé en permanence "au cas où" sur le coin le moins brûlant de la cuisinière. La table en formica je la trouve belle, d’une taille idéale, pratique et toujours propre. Faut dire, Thérèse est une artiste du rangement, du nettoyage et du travail bien fait en général. On y allonge les bras pour jouer aux p’tits ch’vaux, tandis que Thérèse triche, se fâche, et qu’on déplace les pions en plastique à la place de Robert qui ne peut plus bouger les bras…
Robert, lui, sent le "sale". C’est devenu si difficile pour lui de se laver, de se mouvoir pour quoi que ce soit d’ailleurs… Mais c’est "son" odeur. Elle va bien avec ses yeux délavés, sa barbe de deux jours et son rire irrésistible ; le rire de celui qui est revenu de tout... si féminin, si sensible.…
Robert, paralysé, mais toujours content. Surtout de nous voir. On est attendus tous les jours pour le café et les biscuits, rarement pour un vrai repas. Mais nous avons accès à la cuisine ce qui est une marque d’amitié et d’intimité, l’immense salle qui servait autrefois de grande pièce à vivre étant réservée aux "étrangers" ou aux très grandes, et rares occasions. D’ailleurs il y fait froid.
Mais l’été, il m’arrive d’y rêvasser, les pieds sur les genoux de Robert dans le petit canapé, discutant de tout et rien avec Thérèse, toujours assise sur le banc de bois, incapable de prendre un dossier, mal à l’aise de ne rien faire. C'est une pièce sombre où les visages rayonnent de leur propre clarté. La lumière y est dorée comme dans un tableau de Delacroix. La longue table de ferme est seulement éclairée par l’imposte au dessus de la porte, mais c’est le seul endroit au monde où j’y vois assez clair pour coudre et enfiler cette satanée aiguille ! Tout était si bien pensé et conçu à l'époque.... J'y resterais des heures, sans rien faire d'autre que respirer. Non que cette pièce-là sente la remise, comme la cuisine, ou les pommes, non. Elle sent seulement la fraîcheur. Le calme de la campagne. Le silence. Le passé. Le temps qui s'écoule.