- Angèle ? Vous êtes là ? demande-t-on.
Et c’est là qu’on l’a trouvée, calme et désolée, assise sur une chaise.
- Qu’est-ce qui vous est arrivé, Mam’selle Angèle ?! C’est encore votre genou ?
La voisine s’est empressée d’aérer : mon Dieu ! pensa-t-elle.
- Enfin, voyons Mam’selle Angèle, ça fait trois jours qu’on ne vous a pas vue sortir...! On a fini par se dire... Pourquoi n’avez-vous pas téléphoné ?
Un humble sourire désignait le téléphone : « un peu trop loin... » ironisait-il.
Mon Dieu, mon Dieu ! soupirait Madame Martine. En effet, ce qui l’attendait n’était pas très réjouissant.
- Et ça, c’est quoi ? Des mots, des mots écrits ! (Que ça à f........! pestait tout bas Mme Martine).
- Ah, ça, écrire : évidemment, vous avez pu le faire ! Et crier, nous appeler, vous ne le pouviez pas ?!
Pas de réponse.
Hum... Mme martine se sentait bien embarrassée... Mais trêve d’introspection ! L’heure était grave : par où commencer !?
- Alors comme ça, vous n’avez rien mangé ! Rien avalé depuis trois jours ! Et dormi sur une chaise, comme un chien ! A votre âge !
Et voilà, se disait Angèle, elle est encore en train de m’engueuler.
Mais ça ne fait rien : elle se sentait si bien !
Si bien d’avoir écrit ! Si bien d’avoir eu cette surabondance de temps. Quel cadeau !...
Le temps de voir à la fenêtre la course du soleil décliner lentement vers le soir ; ces jolis rais de lumière, aux lettres énigmatiques glissant doucement sur l'épaule des murs, au rythme des heures qui passent... De goûter tranquillement le silence, et chaque petit cri.
Et le temps de passer doucement - inévitablement - dans le camp de l’enfance....
Si bien d’avoir jeûner. D’avoir abandonner toute résistance. Face à la souffrance. Face à l’impuissance.
Et face à autre chose, mais ça, c’était inavouable sans un fou rire nerveux qu’elle gardait pour elle toute seule, et qu’on voyait flotter et rire dans ses yeux malgré le tragique de la situation. (Mme Martine en perdait complètement son latin).
Angèle était habituée, surtout avec sa voisine, à garder beaucoup de choses pour elle. Mais là, elle en était sure, personne ne pourrait la comprendre ; ni l’approuver.
- Ma pauvre Angèle, qu’allons-nous faire de vous ? Et votre nièce, elle ne peut pas venir ? Quelques jours... le temps de......
Que dire ?
Que dire devant un tel sourire ?
Tout m’est égal semblait dire ce sourire.
Emmenez- moi où vous voudrez ; où ça vous chante. Pourvu qu’il y ait une table, du papier et un crayon.
Et une fenêtre. Oui une fenêtre, pour voir le jour.
Pour voir le jour tomber.