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Le fils caché

Poudreurs d'escampette : rédiger la biographie d'une personnalité imaginaire

 

 

 

Longtemps attribué à Carl Philippe Emmanuel — le plus talentueux des fils de BACH — le manuscrit énigmatique ce cette "Toccata en Glas Majeur" totalement ignorée du public et au titre étrangement provocateur, vient d'être déclaré par les experts comme un authentique faux.

D'éminents musico-graphologues ont prouvé que l'écriture de ce texte aurait été tronquée, et la signature, falsifiée.

Cette partition originale, à ce jour "inouïe" (personne  - même pas Glenn Gould - ne s'est encore montré capable de jouer cette oeuvre complexe), est maintenant officiellement reconnue comme étant de la plume du fameux " fils caché "du grand Johann Sébastian : ce vingtième enfant que Bach aurait eu hors mariage avec l'une des nombreuses nourrices de ses dix neufs enfants légitimes.

Plusieurs solistes de renommée internationale se sont déjà casser les dents sur cette pièce de choix ; c'était à celui qui réussirait à ingurgiter le plus de notes possibles, jusqu'à l'écœurement, jusqu'à l'indigestion, crampes musculaires et migraines à la clé. Tous sont restés pantelants, les doigts emmêlés et les yeux exorbités devant tant de modernité et d'invention compositionnelles. Qualifié de morceau "à géométrie variable", cette musique a été déclarée infaisable sur les deux seuls claviers du clavecin traditionnel. Il a été conclu qu'il faudrait un instrument inédit — complètement "futuriste" — doté de trois, voire de quatre claviers, pour venir à bout de cette œuvre plus que coriace.


Nous ne possédons que peu d'éléments sur la biographie de ce mystérieux fils illégitime. Un historien réputé a récemment publié un article chez nos confrères Allemands confirmant l'existence de ce bâtard, racontant comment le géniteur coupable tenta d'offrir à ce rejeton de la honte quelques bribes de son Art (à défaut de la reconnaissance paternelle). Johann Sébastian pensait que puisque le même sang courait dans leurs veines réciproques, la Musique ne pouvait qu'y couler elle aussi… de source, en quelque sorte.

Il entreprit donc d'initier le petit au clavecin, espérant en secret faire de lui une sorte de fils "spirituel". Hélas, malgré ses efforts, le père Bach dut admettre qu'il venait de tomber sur un os pour la première fois de sa vie auprès de cette progéniture-là. Au bout de six mois de patientes répétitions, ce fils indigne ne parvenait toujours pas à reconnaître le DO sur le clavier. Il n'était bon qu'à vomir sur les touches.

Il lui arriva même un jour de soulager sa vessie sur l'un des jolis pieds sculptés de l'épinette personnelle d'Anna Magdalena, la seconde femme du Mentor. Ce fut le coup de grâce. On ne lui pardonna pas ce nouvel affront, sa mère et lui furent chassés de la maison familiale du grand compositeur.

On perd alors la trace du garçon pendant plus de vingt ans.

On ne le retrouve qu'en 1736, en Angleterre. Contre toute attente, le jeune homme y est alors connu et reconnu comme le critique musical le plus en vogue du moment. Et c'est en épluchant de vieilles gazettes de l'époque que les experts ont pu comparer son écriture à celle qui commit l'infernale Toccata...!

Mis à part l'immense Georges Friedrich HAENDEL, que jamais elle n'égratigna, sa plume acerbe assassinait tout artiste qui ne trouvait pas grâce à ses yeux. En plus d'être impitoyable, il possédait une telle maîtrise du langage musical que les musiciens de l'époque le soupçonnaient d'être lui-même compositeur. Mais à cela il répondait toujours par la négative, un sourire énigmatique au coin des lèvres…

On ne sait rien de la vie privée de cet homme froid et solitaire, dont on ne connaît d'ailleurs aucun descendant….

Il ne réapparaît en Allemagne qu'en 1750, date de la mort de Bach. A cette occasion, il rédige un panflet infamant sur son père biologique, démontrant de manière magistrale la pauvreté imaginative de ce dernier en matière de composition. Cette attaque publique fut d'ailleurs à l'origine de l'oubli dans lequel sombrèrent les œuvres du Maître pendant près de cinquante ans.

La question est : où notre célèbre critique, après les essais infructueux auprès de son propre père, apprit-il, finalement, la musique ? Chez Haendel, en déduisent certains... un peu vite, car rien ne permet de l'affirmer. Pourquoi ce fils rejeté par son paternel garda-t-il le secret sur ses talents de compositeur, préférant fomenter cette mascarade et essayer de faire endosser la création de sa terrible Toccata au plus doué de ses demi-frères ?
Ressentiment ? Vengeance ? Pacte signé avec sa pauvre mère ? Aujourd'hui encore, le mystère reste entier et les avis divergent.

Ne subsiste de ce personnage inquiétant que cette partition de l'impossible. Les inventeurs de tous poils sont régulièrement sollicités par les hautes personnalités de l'Art Contemporain pour créer le plus vite possible l'instrument miracle à plusieurs claviers qui permettra peut-être (mais rien n'est moins sûr) d'assister enfin à la création mondiale de cet improbable chef-d'œuvre. L'autre question est de savoir quel claveciniste, de nos jours ou dans le futur, sera capable de s'atteler à une telle aventure, aussi incertaine que périlleuse…

En attendant, certaines mauvaises langues "psychologisantes" optent pour la thèse de la vengeance la plus futile, suspectant l'auteur de cette provocation de s'être tout simplement moquer du monde toute sa vie. Ils avancent que l'homme, privé de reconnaissance par son illustre père, aurait délibérément choisi, "pour se rendre intéressant" par delà la tombe, de laisser à la postérité cette énigme — à l'image de sa propre vie — obscure, pathétique, et à tout jamais indéchiffrable…

 

 

 

domi

 

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