Huitième chat-pître
A la même époque, une de mes amies me raconte une histoire assez sordide. Son beau-frère, prévoyant qu'un jour il hériterait de la maison de sa belle-mère, décide qu'il en a assez de tous ces chats que la mère de mon amie attire chez elle.
Un carnage se prépare : le vétérinaire du coin viendra "piquer" toute une famille de chats nés dans les vignes. Je suis scandalisée ! Je dis à mon amie :
" Ta mère ne s'en remettra jamais si on laisse faire ça ! ".
Elle est bien de mon avis. D'un commun accord, nous décidons d'empêcher ce drame.
Mon amie, courageusement, roule jusqu'à Bordeaux, munie de trappes. Mission accomplie, elle ramène les trois enfants, un mâle et deux femelles. Direction le refuge le plus proche.
Ces pauvres bêtes, à moitié sauvages, ont difficilement supporté l'enfermement. Le but était de les placer tous les trois dans le même foyer, mais il a fallu se rendre à l'évidence : la petite famille serait séparée. C'est le mâle qui a vu partir ses deux sœurs, l'une après l'autre, le laissant, seul, sombrer dans la mélancolie.
Six mois se sont écoulés sans qu'aucune famille n'adopte Mitou, qui ne mangeait presque plus et devenait caractériel ; c'était pourtant le plus affectueux des trois. Il ne supportait pas la promiscuité avec ses congénères du refuge, surtout depuis "l'abandon" de ses sœurs.
Un beau jour, n'y tenant plus, je propose à la propriétaire du refuge un compromis : j'accepte d'installer Mitou dans mon garage, et les éventuels "adopteurs" n'auront qu'à venir chez moi s'ils sont intéressés par un mâle tigré.
Marché conclus.
La pauvre bête est arrivée chez nous dans un état inimaginable.
Drogué (c'était le seul moyen de le soigner et de l'attraper), d'une maigreur affreuse, il portait sur son expression l'enfer qu'avait du être son incarcération bien trop longue... Au moins, dans mon garage, il serait tranquille, sans les autres chats, et je me promettais, avec tout mon amour, de réparer les dégâts psychologiques.
Mais une catastrophe se préparait…
L'ayant laissé seul quelques heures, je retrouve la pauvre bête prostrée dans son pipi, alors que j'avais équipé le garage de tout ce dont un chat peut avoir besoin. A la fois soumis et terrorisé, sans la moindre volonté, Mitou était pitoyable.
Comme je revenais de Paris par une chaleur étouffante, j'ai entrouvert le volet roulant de quelques centimètres. Il a suffit que le chat, prenant peur pour une broutille, quitte sa place et s'approche du volet (ce qui ne nous inquiétait pas du tout) pour que cette journée bascule dans le cauchemar ! Médusés, nous avons vu Mitou disparaître par la minuscule ouverture du volet. Englouti !
Aujourd'hui encore, nous nous demandons comment il a pu faire ; était-il donc si affreusement maigre ?...
Perdu, perdu à tout jamais, dans un endroit qu'il ne connaît pas, drogué, affamé, Mitou est PERDU. J'ai tout gâché, je suis impardonnable !
Nous avons tout essayé. Perquisitionné chez des voisins (plus ou moins aimables), mis des trappes (mais il paraît qu'un chat qui s'est déjà fait prendre n'y rentre jamais une deuxième fois), ce qui nous a permis d'attraper tous les chats du quartier! Nous nous levions en pleine nuit pour aller voir avec une torche électrique lequel de ces malheureux s'était fait prendre au piège. Nous avons mis de la nourriture partout, jusqu'à la maison, comme "le petit poucet"... et des annonces à chaque arbre ! Mitou est même devenu la "célébrité" du quartier. Les enfants, dans les rues, nous criaient : "Et Mitou, vous l'avez retrouvé ?"
Nous croulions sous les coups de téléphone, nous le localisant ici ou là…
Je commençais vraiment à réaliser que nous étions en train de "chercher une aiguille dans une botte de foin" !
Décidée, je me suis adressée à Dieu en ces termes : "Il nous est impossible de retrouver un chat, qui ne nous connaît pas, dans toute la ville. Toi seul peut réussir ce miracle ! "
C'était presque un ordre. J'ai osé préciser : "Si Tu pouvais me le ramener Dimanche…" (J'ai même fait un "marché" avec Dieu, mais c'est une autre histoire).
C'est alors que mon amie m'informe que nos annonces ne sont pas assez précises ; nous avions à peine eu le temps de faire la connais-sance de Mitou et elle m'affirme que celui-ci est couleur fauve et non pas grise. Nous remettons de nouvelles affiches, de vrais discours ! Nous avons même reçu l'appel d'une dame âgée prête à tout pour nous venir en aide.
Et...
Notre voisin le plus proche, grâce à la deuxième description est formel : il a aperçu un chat qu'il n'avait jamais vu avant, il en est sûr, correspondant exactement au nouveau signalement !
Ainsi ce brave Mitou serait resté tout près de chez nous alors que je l'imaginais ayant couru comme un fou droit devant lui.
Nous reprenons espoir.
Je décide sur le champ de changer de marche de manœuvre ; puisque Mitou est tout près, nous allons faire silence, et le laisser venir, en l'attirant par la nourriture que nous ne mettrons désormais que dans notre jardin.
Nous sommes donc enfermés, malgré la chaleur, et regardons la télé, tout tristes.
C'était un dimanche.
Vers quinze heures, je tourne la tête nonchalamment vers le jardin.
Un animal merveilleusement gracieux, fauve, genre lynx ou puma, immense et gracile, est là, méfiant, en plein milieu du jardin, humant les odeurs de nourriture différentes qui viennent de toutes les parties du jardin : c'est lui !
Nous pensions ne pas être sûrs de le reconnaître, mais il n'y a pas de doute, il est unique. Sous le charme, nous nous exclamons d'un commun accord :
"Quelle merveille !"
Métamorphosé par la liberté enfin retrouvée, mais bien reconnaissable. Nous nous tapissons par terre de peur de le déranger. Ce que je veux c'est qu'il mange, qu'il mange enfin !
Ce sont les croquettes de mon amie qui ont eu sa préférence.
J'ai passé les jours et les semaines qui ont suivi à me crever les yeux pour essayer de distinguer mon chat à travers la végétation du jardin. Chaque jour, j'approchais sa gamelle un peu plus près de la maison...
Nous avons imaginé les pires inventions pour essayer de capturer ce pauvre Mitou (lui qui avait enfin retrouvé la liberté !…) : fenêtres reliées à un tendeur censées se refermer sur lui, etc…ridicule ! Grâce au ciel tout a échoué, nous n'avons jamais réussi à l'attraper de force.
Angoissée, j'entendais éclater des bagarres. Je me disais : (c'est sûrement lui qui doit dérouiller - NOUNOURS ! - Et il sera certainement contaminé...) C'était dur.
Mais, un beau jour, une scène cocasse nous en a appris beaucoup sur les chats.
Alors que je me faisais un sang d'encre pour Mitou, je vois dans le chemin qui longe le jardin, au dessus des framboisiers, le haut d'une queue tigrée, dressée toute droite, se promener dans l'allée. Je parviens à m'approcher et tombe à la renverse de surprise : mon Mitou, tout câlin, collé à notre terreur de Nounours, la queue en l'air de soumission, ne le lâchant pas d'une griffe ! Ainsi il s'était fait un ami du chat le plus puissant du quartier…
Ce jour là nous avons compris que c'était gagné.
Mais les mois passaient, la température baissait à vue d'œil, et Mitou, toujours dehors, avait l'air en très mauvaise santé.
J'ai préparé un grand carton pour lui faire un abri, mais un mois s'est écoulé sans qu'il daigne y rentrer.
Je me souviens très bien de ce trentième jour : (j'enlève le carton ce n'est pas la peine, s'il n'est pas rentré au bout d'un mois, il ne le fera jamais.)
Le carton à la main je m'apprêtais à le jeter, mais soudain je me suis ravisée : (je ne suis pas un jour près, je peux bien le laisser un jour de plus...).
Le soir même, en rentrant du travail, j'aperçois Bernard me faisant de grands signes à la fenêtre pour me faire comprendre d'entrer sans faire de bruit, et me désignant désespérément notre petit abri : deux bouts de pattes tigrées dépassaient du carton !
Petit à petit, Mitou s'est rapproché, de lui-même, entrant progressivement dans la maison en suivant son héros, son "père" : NOUNOURS ! - celui que nous avions failli supprimer et qui venait de sauver ce pauvre Mitou !...
Nous avons décidé d'abréger les souffrances de Nounours quand nous avons senti qu'il nous en suppliait. Après sa mort, il nous fallu faire le test du Sida sur chacun de nos chats. Aucun n'a été contaminé par Nounours.
Merci Nounours. Merci.
Mitou est devenu un chat très câlin, mais qui a toujours horreur de se faire soigner ! Il ne nous est jamais venu à l'idée de le placer : il a bien trop souffert.
Et puis, c'est Nounours qui nous l'a confié, n'est-ce pas ?...
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