Lundi 24 juillet 2006
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17:26
Le soir tombe doucement sur la ferme. Robert déambule à petits pas. La lumière paisible de son sourire éclaire la cour.
J’ai voulu voir la traite.
- C’est l'bouc ! me lance Thérèse en réponse à mon cri horrifié.
- C’est le bouc qui dégage à lui seul cette puanteur ?
Elle s’arc-boute, approche le seau. C’est vite fait. Les cinq chèvres ne se font pas prier. Moment intense. Délivrance. Complicité. Je n’ose pas entrer dans la chèvrerie. Le soleil couchant dans le dos, j'ai l'impression de voler quelque peu la magie de cet instant.
On se regarde seulement. Leurs yeux éberlués me traversent. Si peu de mots :
« Muguette ! Tiens-toi tranquille, allons ! ».
Intriguée par ma présence la plus jeune saute partout, experte et silencieuse sur ses petits sabots. Tout est silence. Thérèse se concentre sur ce qu'elle fait. Les bêtes aussi. La chienne qui se roule par terre en grognant de plaisir, c’est aussi du silence. Celui de la jouissance. Tout n’est que jouissance ici.
- Je peux Thérèse, dis, ce soir, dormir dans le foin ?
- Pour sûr, tu peux ! Dam’, si ça t’enchante !… Mais y a pas à di’, y en a que la moitié là-dedans !
Et elle désigne sa tête.
Peut-être. Possible que quelque chose ne tourne pas rond chez moi, mais j’en ai envie. Il n’y a aucune raison pour que je ne sois pas capable de supporter ce que Thérèse endure tous les jours. Qu'elle ne sent même plus d’ailleurs. Cette odeur me fascine. M’hallucine. Le bouc, les chèvres, la paille maculée. Et ce curieux relent de fromage…
Appréhension, moqueries, j’ai tout vaincu. Me voici fin prête et équipée pour ma première nuit de bergère. Mon mari a réussi à m'installer quelque chose d’à peu près sec et propre, et me quitte à regret. Thérèse persifle :
« A tout à l’heure ! Tu vas reveni’, moi, j’te l’dis ! »
La chienne est restée avec moi. J’enfonce mes doigts anxieux dans la profondeur de ses poils tandis que mon corps entame la danse du ventre qui consiste à chercher les creux et bosses nécessaires à son petit confort. J’écoute. C’est un silence fait de mille petits bruits. Mais aucun bêlement. Ces bêtes-là ne communiquent-elles pas? Seulement une présence, un souffle continu fait de petits halètements, de sursauts, de frottements…
L’odeur épouvantable s’est en partie atténuée mais quelque chose d'autre m’envahit, prenant peu à peu toute la place. Relents douceâtres, légèrement écœurants.
Le lait ! Je ne sens plus que lui. C'est comme si on m’y avait plongée toute entière !
Je pense à la plus maigre des chèvres, traînant entre ses pattes trop fines cet énorme ballon impressionnant aux veines saillantes... Je revois les doigts de Thérèse, humides, quelques bulles qui giclent...
Soudain, sous mes paupières, c'est un défilé de mamelles qui passe et repasse devant mes yeux. Je m'abandonne à ce vertige intime. Ma pensée se fait bouche avide, happant, saisissant goulûment ces longues et élastiques tétines. Je deviens cabri, chevreau, agneau sauvage. Je tète ! Une faim inextinguible s'empare de moi tandis qu'un lait presque brûlant coule dans ma gorge. Je ne suis plus que douceur de poils, profonde chaleur, senteurs puissantes et rassurantes.
Pressée contre la chienne, nous ne formons qu'un seul corps. Sa douce odeur se mêle à celle du foin, entêtante et délicieuse. Lui offrant toute la tendresse que je viens de puiser dans cette communion avec les chèvres, je traverse la nuit les yeux grands ouverts, ivre d'odeurs et de béatitude.
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