Dimanche 20 août 2006
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- Alors, comment elle va aujourd'hui, la plus belle ? lui lança comme tous les jours leur voisine Madame Bonnel.
Le ciel était magnifique, l’humeur d’Anne-Laure au beau fixe. Se tenant distraitement à la portière de la voiture elle attendait sagement que sa mère ait fini de plier son fauteuil roulant "dernier modèle".
"La plus belle...", se répéta mentalement l'adolescente. Oui ce matin, elle se sentait jolie ; légèrement maquillée, juste un peu de bleu sur les paupières, mais cela changeait tout ! Comme la lumière de ce printemps qui irradiait jusqu'au moindre brin d'herbe.
"Mes paupières sont bleues comme le ciel", songeait-elle béatement...
- Tu es bien souriante ! lui lança soudain sa mère en refermant bruyamment le coffre de la voiture, ajoutant pour la taquiner :
- Oh, toi....tu ne serais pas amoureuse par hasard ?
"Oh si ! Se répondit Anne-Laure pour elle-même, je le suis, amoureuse ! Du oiseaux, des fleurs, de la nature entière...".
Cela ne s’expliquait pas. Profitant du bonheur du moment présent, la jeune fille avait pris l’habitude de savourer et de croquer à pleines dents chaque instant de bien-être sans se poser la moindre question.
Mais cette joie, ce matin, était particulière... Se hissant tant bien que mal dans la voiture elle ne put s’empêcher de lâcher avec un rire de gorge qu’elle ne se connaissait pas :
- Oh maman, comme je voudrais qu’une fée apparaisse, là, tout de suite, et me donne des jambes, des bras, enfin : tout ! Que je puisse enfin, rien qu'une fois, courir, courir et me rouler dans l’herbe !
A peine finit-elle d’articuler ces dernières paroles qu’elle se retrouva dans une grande clairière, la crinière blanche d'un cheval magnifique scintillant devant elle sous le soleil.
Assise à ses cotés sa mère la regardait malicieusement, un long voile transparent caressant ses épaules :
- Tu m’as appelée, me voici. Ton voeu est exaucé ma chérie ; tu peux descendre et courir si tu le désires... Et surtout, ne crains rien ; tu es sous ma protection.
Anne-Laure poussa sans difficulté la portière rembourrée et sophistiquée de la calèche noire qui l’avait transportée jusque là, et posa délicatement un pied sur ce qui ressemblait à un épais tapis de verdure. Elle sentit les muscles de chacune de ses jambes la porter sans fléchir, lui obéissant pour la première fois !
Parcourant des yeux le paysage qui l'entourait, elle remarqua, postée à l’entrée d’un sous-bois, une petite silhouette discrète et lointaine qui, mystérieusement, semblait l'attendre...
Se retournant comme pour obtenir l'ultime assentiment de la part de sa mère devenue fée, elle constata que celle-ci avait disparue. Bien des choses semblaient à ce moment étranges et irréelles mais cela ne l’inquiétait pas. Sa mère ne l’avait-elle pas assurée de sa protection ?
Les piaffements impatients du cheval blanc, cherchant visiblement à brouter, la détournèrent de ses pensées. Elle lui lança joyeusement tout en le débarrassant de son harnais avec l’aisance d’une personne qui aurait fait ce geste toute sa vie :
- Toi, en tous cas tu es bien réel, et bien affamé !
- Merci ! lui répondit le cheval en s'ébrouant de contentement.
Il effectua quelques petits pas de danse à l’intention d’Anne-Laure, ce qui la fit rire aux éclats, puis il se concentra avec une application extrême sur l'apetisant pâtuage qui s'offrait à sa gourmandise.
"Cette bête me comprend et je la comprends", se félicita Anne Laure sans plus d’étonnement.
A nouveau elle regarda vers le sous-bois, une sorte de défi heureux dans les yeux. Plus elle avançait, plus l’envie de courir devenait irrésistible. Sentir l’air fouetter ses joues et pénétrer avec force dans ses narines, voir les tressautements du paysage à chaque nouvelle foulée, tout cela était encore plus beau et plus excitant que dans tous ses rêves ! Elle se sentait revivre...
Une certitude joyeuse la propulsait vers cette silhouette qui à présent grandissait au rythme de ses pas. Mais soudain, elle freina sa course. Comme dans une paire de jumelles gossissantes, un regard profond, inconnu et pourtant terriblement familier, venait de se planter dans le sien.
Sale, en haillons, un enfant la regardait calmement, deux béquilles de fortune lui déformant les épaules. Au plus intime d’elle-même, elle entendit un cri silencieux déchirer la clairière, ricochant en écho au dessus des bois alentour.
Elle assista alors à une étrange métamorphose. Devant ses yeux émerveillés l’enfant se mit à grandir lentement jusqu’à atteindre une taille adulte, lui apparaissant soudain sous l’aspect d’un beau jeune homme libéré de toute infirmité dont le costume princier embellissait encore les traits.
Au moment où le cœur d’Anne-Laure se serrait d'émotion au point d’étouffer, la vision s'évanouit. A cet instant un bruit la fit se retourner. Un cerf passait tranquillement, regagnant la forêt voisine.
Sa mère gara la voiture devant l’école pour handicapés et un petit toc-toc familier retentit. Comme tous les matins Guillaume virevoltait autour de la voiture en maniant son fauteuil de la manière la plus experte qui soit.
S’arrêtant à hauteur d’Anne-Laure il prit son air taquin, lui faisant comprendre par gestes amusés et admiratifs qu’il avait déjà remarqué son joli maquillage! Anne Laure ne put s’empêcher de sourire ; les garçons sont si moqueurs...
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Quand elle sortit de la voiture, s’arc-boutant l’un à l’autre pour la bise habituelle, elle s’aperçut qu’ils avaient changé tous les deux, que leurs têtes touchaient à présent le ciel et que Guillaume était beau comme un prince !
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