poudreurs : écrire une recette...
Si tu partais maintenant ce serait trop tôt. Je sais, c'est toujours trop tôt...
Se souvenir... et se dire... avant que l'autre ne soit plus.
Une recette ? Non maman, tu n'étais pas ce qu'on appelle un cordon bleu. On ne te voyait pas beaucoup aux fourneaux. Comment aurais-tu pu ? Tu rentrais tard du travail. Je t'attendais. J'étais tellement heureuse quand tu arrivais, que je me roulais par terre. "Comme un chien" disait-on...
Pour tout fourneau, on n'a connu que le petit réchaud à gaz ; les deux feux avec le four dessous. Pas de grand-mère non plus, alors pas de ces grosses cuisinières à bois ou à charbon, promesses de "mijotages" mystérieux et sophistiqués.
Pas cordon bleu, mais mère courage ! Je me souviens de ton fameux "blé aux tomates". Quelle patience !
Les années cinquante furent ta période "diététique". Une pionnière à l'époque ?
On laissait tremper le blé toute la nuit pour le ramollir. De préférence dans la nuit du samedi au dimanche, quand on a du temps devant soi. Car il fallait prévoir au moins deux à trois heures le lendemain pour la cuisson.
Quand le blé était bien cuit, les grains tout éclatés, tu le moulinais au presse purée (ça colle, on en a partout). En même temps, tu mettais à suer des tomates. Orange, qu'elles étaient ! Pendant que ces merveilles réduisaient à petits feux, tu aplatissais cette mixture de blé à la main, pour en faire des petits tas ovales que tu jetais dans la poêle. Bien dorés.
Tu appelais ça des "escalopes de blé". Ça m'arrangeait drôlement, moi qui détestais la viande (à la cantine, je faisais disparaître sous la table les morceaux plus ou moins mâchés, tandis que ma grande sœur me fustigeait du regard !).
Tu nous servais les tomates réduites en purée, la belle couleur de leur chair brillante étalée copieusement sur les galettes bien grillées... quel parfum ! Même en plein Paris les tomates avaient encore un goût de campagne et d'authenticité. Pas comme celles qu'on nous vend d'aujourd'hui. Et puis quel mélange ce blé aux tomates...! Tu vois je n'ai pas oublié. Je n'oublierai jamais.
Je me souviens aussi de ton délicieux jus de carottes. Que crois-tu que je prépare à mon petit mari pour le requinquer quand il est patraque ? "Ton" jus de carottes évidemment ! Bio de préférence...
Bien sûr, le mien n'est pas aussi bon que celui que tu nous concoctais, "mère courage" ! Peut-être parce que je me sers de la centrifugeuse et que ça les bouscule un peu les pauvres légumes. Sans parler du bruit d'enfer de la machine. Mais bon. C'est le souvenir qui fait du bien. Je lui raconte chaque fois à mon homme, comment tu râpais les carottes. A la main bien sûr. Comment ensuite tu les pressais doucement dans un linge bien propre - un reste de drap je crois - et comment le petit jus sortait, suintant goutte à goutte... un nectar ! On y avait droit presque tous les soirs, avant de se coucher. Tu y tenais absolument. Pour notre santé.
Comme si tu n'étais pas déjà assez fatiguée comme ça ! D'autant que depuis qu'on avait déménagé en banlieue, tu te payais tes deux heures de transport par jour. Tu courais pour attraper le bus pour sauter dans le RER pour rentrer le plus vite possible pour faire manger tes filles...
Non, ça te faisait même rire de bon cœur le peu qu'on avait chacune à boire - un fond de verre - mais ça n'en était que meilleur pas vrai ? Dis maman, combien fallait-il râper de carottes pour que tes deux filles engrangent suffisamment de vitamines, dis-moi ?
Pour le dîner, tu avais trouvé la recette miracle qui nous remplissait le ventre : du riz aux pommes de terre sautées ! Rudement bon, n'empêche. Il te suffisait de nous voir nous régaler pour te sentir rassasiée. Mais tu avais beau te serrer la ceinture, pas moyen de boucler les fins de mois. Les collègues se cotisaient, mais toi, ça te rendait malade.
On s'en est toujours sorti, la preuve. Ça fait longtemps maintenant que tu manges à ta faim. Comme ils disent à la radio, les choses sont inversées : les vieux sont plus riches que les jeunes, aujourd'hui. D'ailleurs, c'est toi qui nous envoies régulièrement des chèques, pas le contraire...
Allez maman, tout va bien. Oublie les temps difficiles. Repose-toi. Arrête avec les "si j'avais su" et les "pourquoi"...
Je sais ce que tu penses en me lisant : le jus de carottes et le blé aux tomates, ça remplace pas un père.
Peut-être... Mais tu vois, aujourd'hui encore, ça me nourrit. L'âme. Pas seulement le corps. Alors laisse-moi te dire une seule chose maman : MERCI.
Ta fille
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